A travers des articles statistiques, à travers des articles de fond aussi divers que les mutilations volontaires, le code de justice militaire, la notion de fusillés pour l'exemple, l'ambition du Prisme est de fournir un ensemble d'informations permettant aux lecteurs d'appréhender en toutes connaissances de causes et sans parti pris de notre part la problématique des fusillés du conflit 14/18. Notre but n'est pas de juger mais de présenter, d'analyser les faits, de les porter à la connaissance de nos concitoyens au sujet d'une question qui n'est pas seulement d'ordre historique mais enjeu aussi d'un débat mémoriel, encore présent aujourd'hui.

dimanche 31 août 2014

Les mutilations volontaires et l’affaire du chasseur B.

En attente d’une prochaine «livraison» d’un bilan statistique sur les exécutions pour «mutilations volontaires», le Prisme 14-18 publie une réflexion sur le sujet à partir du cas de l’un de ces exécutés. Le Prisme 14-18, dans ses productions collectives, reste au plus près des données chiffrées. En parallèle, et pour élargir l’horizon, il a été décidé que des contributions des membres de ce collectif pourront, sous leur signature, être publiées à partir des enquêtes qualitatives menées par eux-mêmes et rendues, pour les rendre plus stimulantes à la lecture, avec leur propre ressenti. Le Prisme 14-18 assume collectivement la fiabilité des sources invoquées et laisse toute liberté ensuite à ses membres pour développer les réflexions qui leur sont venues au cours de leur recherche. Nous inaugurons cette deuxième facette de notre production par ce texte d’Eric Mansuy.

Avertissement aux lecteurs : seuls les noms lisibles dans les archives cotées ci-dessous, lesquelles sont accessibles en ligne, ont été conservés dans leur intégralité. Dans le cas contraire, seule l’initiale du nom est indiquée, en accord avec la déontologie des pratiques du Prisme 14-18 à ce sujet.

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Les mutilations volontaires et l’affaire du chasseur B. 

«Abandon de poste en présence de l’ennemi par provocation de maladie», tel est le motif pour lequel le Conseil de guerre spécial du 27e bataillon de chasseurs alpins a condamné à mort un chasseur de 20 ans, Fernand B., le 1er février 1916. Etrange qualification que celle-ci, au regard du contenu du Code de Justice militaire, mais pourtant bien dans la lignée des condamnations à mort de 1914 et 1915, dans lesquelles la notion de «mutilation volontaire» était venue agrémenter l’article 213 («abandon de poste en présence de l’ennemi»), qui devenait en quelque sorte un article «fourre-tout» très commode. Hélas, à quelques mois de l’abrogation des Conseils de guerre spéciaux, le sort réservé à Fernand B. a pourtant relevé d’une logique mortifère qui trouve ses fondements en tout début de guerre, avant de se développer de manière protéiforme en 1915. 

Le début de la guerre sur le front des Vosges
Les premiers fusillés de la Grande Guerre dans le département des Vosges ont été condamnés au titre de l’article 213, au motif, le plus fréquemment, d’une mutilation volontaire (1).  Tel a été le cas pour les 4 premiers d’entre eux, fusillés dans le village des Rouges-Eaux le 5 septembre 1914, soupçonnés de mutilation volontaire dans un groupe de 28 hommes au sein d’une formation sanitaire de leur division. 7 des 9 fusillés de Vanémont, les 7 et 12 septembre suivants, l’ont également été pour «abandon de poste en présence de l’ennemi par mutilation volontaire». Au total, sur 16 hommes exécutés sur le front de la Ire Armée entre le 5 septembre et le 14 octobre 1914, la notion de mutilation volontaire a été invoquée au moins 11 fois, soit dans près de 70% des cas (2).  Enfin, selon les éléments en notre possession, seul un cas est ensuite recensé dans la région au premier semestre 1915, celui d’un chasseur du 12e bataillon, fusillé à Gérardmer au début du mois d’avril.

Eté 1915 : le retour du soupçon
Le contenu du journal de marches du docteur Georges (3),  médecin divisionnaire de la 66e division d’infanterie, révèle l’attention portée à la problématique de la mutilation volontaire, et au traitement y afférant dans les formations sanitaires, entre juillet et septembre 1915, puis en décembre 1915 et janvier 1916 surtout.
Première allusion, le 23 juillet : «A Moosch. Voir à la question des mutilés de la main, 1 cas qui ne paraît pas avoir été suivi jusqu’au bout du règlement.» (4)
Le surlendemain, l’accent est à nouveau mis sur le sujet, avec cependant la nuance d’une forme de précaution oratoire ne manquant pas d’intérêt :
«Dimanche 25 juillet. Visite Amb[ulance] 2/58 Krüth. Attention appelée sur la question des blessés des mains et pieds. Nécessité d’une expertise immédiate en restant exclusivement dans le domaine de l’expertise médico-légale, sans substitution au rôle du commandement.» Comme nous le verrons plus loin, le positionnement précaire du médecin militaire face aux mutilations volontaires supposées ou avérées, entre le marteau de la justice militaire, et l’enclume de la médecine militaire, montrera qu’il y a loin de la lettre à l’esprit des directives reçues.
Le 28 juillet, au cours de sa visite de l’ambulance 2/58, le docteur Georges est confronté à un nouveau cas :
«A Krüth. Examen du chasseur Buffet (Camille) du 7ème Bataillon de Chasseurs à pied, soupçonné de mutilation volontaire par coup de feu dans le pied gauche. Expertises de 2 médecins contradictoires ; après examen, je me prononce pour l’innocence : il y a un trou d’entrée et un trou de sortie ; le trou d’entrée est à la face inférieure, plantaire, du pied. Le blessé devra recevoir une fiche le mettant à l’abri de toute suspicion.»
Si la situation de ce chasseur a été nettement tranchée, la mention suivante, deux mois plus tard, n’a pas laissé de traces quant aux suites qui lui ont été réservées : «Mercredi 29 septembre. A Krüth (2/58). Réglé le cas d’une blessure de la main par coup de feu à très courte distance. Le blessé (Salles, du 67e Bataillon de Chasseurs) est gardé à l’ambulance jusqu’à décision à intervenir.»

L’apparition d’autres pratiques
L’été 1915 a vu apparaître d’autres modes de mutilation volontaire, comme en attestent les courriers échangés entre les médecins de l’ambulance 10/6, ou expédiés de l’ambulance 10/6 à la direction du service de santé du 32e corps d’armée (5).  En effet, «un certain nombre de conjonctivites d’origine suspecte, conjonctivite d’un aspect particulier, boursouflement de la conjonctivite de la paupière inférieure, œdème de la paupière, aspect anémique de la muqueuse», sont signalés. La fouille des affaires personnelles de deux fantassins atteints de conjonctivite « suspecte », entraîne la découverte de paquets d’ipéca. Il s’avère que «C. du 16e Chasseurs présentant la même affection (l’ipéca n’a pas été trouvé) passe pour le propagateur de la méthode. D’autres mettent du tabac dans les culs de sac conjonctivaux ou de l’antipyrine en poudre.»
Trois jours plus tard, cinq hommes des 94e, 155e, 162e régiments d’infanterie, du 2e régiment d’infanterie coloniale, ainsi que le chasseur C., sont arrêtés. Une note de service du 1er Bureau du 32e corps d’armée précise que ces hommes comparaîtront devant un Conseil de guerre, qu’ils «seront traités comme des mutilés volontaires et [qu’]on se conformera, en ce qui concerne la marche à suivre, aux prescriptions de la circulaire du GQG N°4892 du 12 mai 1915.» (6)
Au final, fin juillet 1915, c’est le médecin inspecteur général Chavasse qui formule des instructions claires et coercitives à destination des armées : 

«Parmi les militaires atteints de maladies provoquées, il y a lieu de distinguer :
1) Ceux qui sont admis dans une formation sanitaire pour une affection qu’ils ont volontairement provoquée.
2) Ceux qui, se trouvant en traitement pour une maladie qu’ils ont contractée naturellement, entretiennent cette dernière ou en provoquent une nouvelle.
Des ordres très sévères seront donnés aux médecins-chefs des formations sanitaires afin d’empêcher ces pratiques par une surveillance très étroite, et les dépister par tous les moyens en usage. Les militaires  qui en seront reconnus coupables, seront renvoyés au front et signalés au commandement par des comptes rendus comportant les distinctions ci-après :
1) Maladie ayant provoqué l’entrée dans la formation sanitaire.
2) Maladie entretenue.
3) Maladie nouvelle provoquée lors du séjour dans la formation sanitaire.
Cette distinction est motivée par les différences à établir suivant le cas envisagé, dans les sanctions disciplinaires à infliger.
Au cas où les supercheries précitées prendraient de l’extension, il en serait rendu compte à la Direction Générale du Service  de Santé.»

C’est dans ce contexte que ces nouvelles pratiques font leur apparition sur le front de la 66e DI. Ainsi, passée une période durant laquelle ce sont, en fin de compte, assez peu de cas de suspicions de mutilation volontaire qui sont relevés (7),  une seconde vague se produit, originale de par sa propagation, son ampleur et ses caractéristiques. Son existence apparaît tout d’abord au début du mois de novembre 1915, dans une note confidentielle du général commandant la Direction des Etapes et Services de la VIIe Armée (voir ci-dessous) (8).


De son côté, le docteur Georges met le sujet en exergue dans son journal de marches un mois plus tard :

«Jeudi 2 décembre. Vu le soldat évacué du 152e d’Infanterie pour phlegmon suspect de la cuisse gauche. Prescrit son évacuation sur l’ambulance 3/58.»
«Vendredi 3 décembre. A Moosch (Amb. 3/58). Vu le soldat Jaugey (Armand) du 152e d’Infanterie, 4e Cie, évacué hier pour phlegmon suspect de la cuisse gauche. Dirigé sur l’Amb. 3/58, l’incision de l’abcès faite démontre qu’il s’agit d’un abcès provoqué par une injection de pétrole. L’intéressé avoue d’ailleurs. Ce fait est postérieur à la circulaire confidentielle que j’avais envoyée à tous les médecins pour attirer leur attention sur l’éventualité de cette fraude contre laquelle j’avais été mis en garde par une note du Médecin Chef de l’Hôp. des Sources de Bussang : un homme du 152e, mort des suites d’une blessure par balle, laissait une succession contenant une seringue, un flacon de pétrole et une somme d’argent hors de proportion avec sa situation de famille. Nous en avons inféré la possibilité d’une entreprise de confection d’abcès en vue d’en battre monnaie. Le soldat Jaugey était rentré quelques jours auparavant de l’Hôpital de Remiremont où il avait été traité pour un abcès du genou qu’il attribue à une piqûre par fil de fer barbelé.»
«Samedi 4 décembre. A Moosch (Amb. 3/58). Discuté avec A.M.
(9)  Moinot et Auzannon la nécessité de faire un rapport plus complet et plus circonstancié sur le cas du soldat Jaugey (injection de pétrole).»Au fil du temps, la situation ne semble qu’empirer, et l’occupe encore au cours de la dernière quinzaine de 1915, et des trois premières semaines de 1916 :
«Mercredi 15 décembre. A Moosch (Amb. 3/58). Vu le soldat Toussaint du 152e d’Infanterie, 3e Cie : abcès de la jambe gauche provoqué par pétrole.»
«Vendredi 17 décembre. A Moosch (Amb. 3/58). Vu le soldat Toussaint, du 152e d’Infanterie (abcès par injection de pétrole) qui déclare que l’injection a été faite par un camarade dont il donne le nom.»
«Dimanche 19 décembre. L’Ambulance de Moosch signale un nouveau cas d’abcès par injection de pétrole : 27e Bataillon de Chasseurs, Bressy de la Cie de Mitrailleuses.»
«Mercredi 29 décembre 1915. A Krüth. 12 suspects de mutilations volontaires, abcès par injection de pétrole.»
«Jeudi 6 janvier 1916. A Krüth. Vu un blessé suspect d’abcès provoqué par injection de pétrole, et donné directives.»
«Dimanche 9 janvier 1916. (Amb. 2/58) Krüth. Examen du soldat Glé du 213e d’Infanterie inculpé de mutilation volontaire. Je conclus au rejet de cette inculpation.»
«Samedi 15 janvier 1916. A Krüth (2/58). Je fais rectifier un rapport de mutilation volontaire, inexactement dressé.»
«Jeudi 20 janvier 1916. A Krüth (2/58). Directives données au sujet de la conduite à suivre en cas de mutilation volontaire d’abcès par injection de pétrole.»

Cette fois, cependant, la situation a changé, et les blessures par balle ont été remplacées par des injections, permises et encouragées par un « réseau » disposant de matériel et de complicités. Devant l’apparition et la recrudescence de ce phénomène inédit, qui n’a pu être entravé ni freiné, un homme a payé pour l’exemple : Fernand B.

La chronologie de la répression
Entre le 3 août et le 7 septembre 1915, 4 hommes sont exécutés dans la zone d’opérations de la 66e division d’infanterie (10).  C’est néanmoins une période durant laquelle on fusille peu dans ce secteur. Fût-ce par souci déontologique, philosophie personnelle, pondération intrinsèque, le docteur Georges, de par son positionnement (couché par écrit le 25 juillet 1915), n’a pas encouragé la comparution en conseil de guerre de combattants soupçonnés de mutilation volontaire. Encore faisait-il face alors, si tant est qu’il y ait été réellement confronté, à des pratiques en nombre limité.
L’hiver 1915-1916 change la donne. Les dépôts d’éclopés sont touchés par une épidémie d’abcès provoqués, laquelle gagne en outre les formations sanitaires de l’avant (les ambulances 2/58 et 3/58), mais aussi l’Hôpital des Sources, à Bussang, et même une formation sanitaire plus reculée, à Remiremont. En l’espèce, tout combattant peut tenter de se soustraire au feu : les malades et blessés superficiels, maintenus au plus près du front (les fameux «éclopés»), les blessés plus ou moins légers traités en ambulance, et même les blessés graves de Bussang.
Durant la première quinzaine de décembre, c’est le cas d’un soldat d’une unité d’élite, le 152e régiment d’infanterie, qui attire l’attention. Le 19 décembre vient le tour d’un chasseur du 27e bataillon. Enfin, c’est au cœur même de la séquence des combats de l’Hartmannswillerkopf, le 29 décembre, que sont repérés 12 suspects à l’ambulance 2/58. Le nombre de cas semble grandement décroître en janvier 1916, mais le mal est fait : des hommes se sont embusqués durant les combats.
Fin décembre 1915, le docteur Morand, de l’ambulance 3/58, à Moosch, n’a pas tergiversé. Le chasseur B. ayant été admis dans la formation sanitaire dont il est le médecin-chef, et ayant éveillé des soupçons concernant sa blessure accidentelle sur des fils de fer, Morand procède à l’examen approfondi qui l’amènera à faire avouer son acte au chasseur, avant d’en référer au docteur Georges (voir ci-dessous). (11)



L’arrêt de mort de B. est signé, en quelque sorte. Quoique.
Si Morand note (mais dans quel but ?) que le jeune chasseur «a pris part aux affaires de la cote 1025 et du Linge depuis son arrivée dans la vallée», les témoins déposant devant le Conseil de guerre spécial du bataillon ne manquent pas de louer son courage et son dévouement (12).  La prise de position la plus énigmatique demeure celle du commissaire rapporteur qui, après avoir rappelé la citation du chasseur B. à l’ordre du bataillon, déclare : «la clémence en pareil cas nous conduirait à une véritable floraison de pareilles mutilations qu’il est essentiel d’éviter.» Voilà qui pourrait passer pour une bien étrange décision, si l’on considère que, dans ce secteur, l’épidémie d’abcès provoqués s’était développée en novembre et décembre 1915, puis avait grandement diminué après l’offensive menée localement. Il n’est pas impossible que le cas du chasseur B. soit alors devenu emblématique de la lutte livrée dans la vallée de la Thur contre les mutilations volontaires par injection. En effet, au moment de son exécution, un nombre non négligeable de mutilés volontaires était encore présent dans l’une des formations sanitaires du secteur, comme le révèle le contenu du journal de marches du médecin divisionnaire de la 66e division :

«Samedi 5 février 1916. A Krüth (A. 212). Vu les 10 militaires suspects de mutilations volontaires (coups de feu et injections de pétrole) et élucidé leur cas avec médecin. Rendu compte au général.»
«Lundi 21 février 1916. A Krüth (Amb. 212). Restent 6 hommes en observation pour mutilation volontaire.»
« Vendredi 25 février 1916. Vu à Krüth les mutilés volontaires dont 1 est en état de sortir (Bressy). Deux autres seront guéris prochainement.»
«Jeudi 2 mars 1916. A Krüth (212). Rien de saillant. Reste 3 suspects (1 mutilé et 2 abcès provoqués par injection de pétrole).»
«Samedi 4 mars 1916. A Krüth (Amb. 212). Rien de saillant. Il ne reste plus qu’un mutilé en observation.»
 «Vendredi 10 mars 1916. A Krüth (Amb. 212). Rien de saillant. Il reste encore 1 mutilé (injection de pétrole avancée).»
Le contenu du journal de marches de l’ambulance 212 (13),  à cette même période, apporte des éléments complémentaires sur le sujet, en particulier sur le sort qui doit être réservé aux mutilés volontaires :

«28 janvier [1916]. Fonctionnement de l’ambulance 212 comme centre médico-légal. Tous les hommes de la division suspects de maladies provoquées ou de mutilations volontaires sont dirigés sur l’ambulance de Krüth où un rapport médico-légal est établi sur leur cas. Ce rapport est transmis au M.D. (14) avec le rapport d’enquête du corps, après quoi il est statué sur son cas. Le malade ou blessé rentre dans la voie commune où il est conduit à la prison divisionnaire par la prévôté.
Au moment où l’ambulance 212 prend le service, il y a en traitement à l’ambulance, 14 suspects, dont les rapports ont été envoyés au M.D., et qui attendent qu’une décision soit prise à leur sujet.
Fait envoi au M.D. du rapport médico-légal concernant le chasseur R. Raphaël, signalé ci-dessus, rapport concluant à une injection de pétrole ayant provoqué un abcès.»
«13 février. Sortie d’un homme du 23e régiment d’infanterie entré à l’ambulance le 26 décembre et mis en observation pour blessure suspecte. Le rapport établi par l’ambulance 2/58 concluait à un «coup de feu tiré à courte distance». Le blessé était atteint d’une «section complète du médius gauche par coup de feu». Sorti et conduit à la prison divisionnaire par les soins de la prévôté.»
« 23 février. Sortie de l’ambulance du chasseur R. Gustave, du 23e bataillon de chasseurs alpins, entré à l’ambulance 2/58 le 25-12-15 pour une section traumatique du pouce gauche par coup de feu. Le blessé était considéré comme suspect. Le rapport médico-légal établi par l’ambulance 2/58 concluait à un coup de feu tiré à courte distance. Le M.D. donne l’ordre (d’après les résultats fournis par l’enquête du corps) de le considérer comme un blessé ordinaire et de l’évacuer à l’arrière.
Sortie du chasseur D., du 28e chasseurs alpins, mis en observation à l’ambulance 212 pour plaie contuse de la face dorsale de la main gauche par chute de rocher. Evacué sur la prison divisionnaire par les soins de la prévôté – bien que l’enquête médico-légale soit négative – et cela parce que le chasseur D. est un inculpé ordinaire.»
 

A la lecture de ces éléments, l’exemple donné par l’exécution du chasseur B. pour frapper les consciences de ceux qui auraient dans l’idée de fauter, laisse planer peu de doutes. En effet, comment le commandement pourrait-il accepter plus longtemps que des hommes puissent se soustraire au combat, en anticipant les offensives annoncées par les «bobards», en ayant recours à une entreprise criminelle fondée sur un réseau, et en se mutilant de manière moins suspecte (du moins dans les premiers temps) que par une blessure par balle ?
A titre indicatif, le chasseur Bressy, du même bataillon que le chasseur B., a réussi à échapper à l’offensive de l’Hartmannswillerkopf, en étant admis dans une ambulance l’avant-veille de l’assaut, pour n’en sortir que deux mois plus tard. Il est évident qu’un tel embusquage ne peut être admis, et ceux qui ne voudraient pas le comprendre pourront dorénavant se référer à ce qui est advenu au chasseur B., qui ne passait pourtant pas pour un mauvais soldat.

En guise de conclusion
C’est à un cycle infernal que la médecine militaire, puis le commandement, ont été confrontés en 1915, à travers la résurgence de la mutilation volontaire. Phénomène plutôt facilement détectable dans le cas des blessures par balle (si l’on fait abstraction des erreurs de diagnostic, de triste mémoire, et certes trop nombreuses), la situation a empiré lorsque la provocation d’abcès ou de phlegmons par injections a fait son apparition à l’automne 1915. D’ailleurs, au fil du temps, l’imagination des poilus tentés par la mutilation ou la simulation, est devenue particulièrement fertile. Il suffit pour s’en convaincre de consulter le véritable «inventaire à la Prévert» établi par le docteur Weisselfisch dans sa thèse de médecine : les coups de feu ; les troubles nerveux (mentaux, sensoriels ; psychasthénie ; mutisme, aphasie, épilepsie simulée) ; le maquillage (infection des plaies et phlegmon, faux érysipèle, œdème provoqué, conjonctivite provoquée ; arthrite simulée, rhumatisme simulé ; entorse provoquée ; chancre simulé ; fièvre provoquée ; oreillons simulés ; angine provoquée, laryngite provoquée, bronchite provoquée ; hémoptysie simulée ; palpitations provoquées; urines maquillées ; hématuries surabondantes ; diarrhée provoquée ; appendicite chronique simulée) (15).
Double circonstance aggravante de ces pratiques : cette «épidémie» a touché des soldats d’unités d’élite (le meilleur régiment d’infanterie vosgien, et des bataillons de chasseurs), qui ont été traités dans tous types de formations sanitaires.
Au final, le défi auquel la médecine militaire et la justice militaire ont fait face au sein de la 66e division d’infanterie, était de trois ordres :
- pour les médecins, il s’agissait de désengorger les formations sanitaires du secteur de la 66e division au moment de la grande offensive lancée sur l’Hartmannswillerkopf. Cette opération, débutée le 21 décembre 1915 et achevée le 8 janvier 1916 (sur un échec), nécessitait en effet que tous les moyens d’évacuation et d’hospitalisation soient mis en branle de manière optimale, sans être parasités par les mauvais sujets ayant pour objectif de passer outre les filtres mis en place (16).
- pour le commandement, il y avait lieu de traquer et débusquer les soldats cherchant à fuir les combats, à commencer par les hommes abandonnant leur poste, et plus encore les mutilés volontaires (le mutilé volontaire, par définition, portant doublement atteinte à l’armée : il prive son unité de sa présence, et engorge le service de santé). Le mutilé volontaire, en quelque sorte, est peut-être le pire des embusqués : comment admettre qu’il voisine, dans une formation sanitaire, avec un brave qui a fait tout son devoir ?
- faire des exemples : en travaillant de conserve, la médecine militaire et la justice militaire montrent aux candidats à la mutilation volontaire qu’ils ne passeront pas plus entre les mailles du filet par une injection de pétrole, que par une blessure par balle. En l’occurrence, les directives données par le docteur Georges en juillet 1915, sont caduques en décembre : le nombre de mutilations volontaires a crû de telle sorte qu’il n’est plus possible de fermer les yeux sur le phénomène. Dans la vallée de la Thur, un homme parmi d’autres, peut-être tout aussi fautifs, sinon plus, en fera les frais : Fernand B.

Cela étant, nous ne saurions trop encourager à la prudence dans l’étude du phénomène des mutilations volontaires, afin de ne pas verser inconsidérément dans une généralisation des plus risquées. Les exemples ne manquent pas, qui montrent à quel point, pour une même inculpation, les jugements des Conseils de guerre ont été extrêmement diversifiés selon les instances, les dates et les lieux. Voici quelques cas illustrant notre propos :
- septembre 1914 : deux fantassins du 149e régiment d’infanterie comparaissent devant le Conseil de guerre de la 43e division d’infanterie pour «abandon de poste en présence de l’ennemi par mutilation volontaire» ; l’un est condamné à 5 ans de détention, l’autre est condamné à mort et fusillé ;
- mai 1915 : le Conseil de guerre spécial du 415e régiment d’infanterie acquitte un homme inculpé d’abandon de poste en présence de l’ennemi par mutilation volontaire ;
- janvier 1916 : Gabriel K., du 373e régiment d’infanterie, est jugé par le Conseil de guerre de la Direction des Etapes et Services de la VIIe Armée pour «abandon de poste sur un territoire en état de guerre constitué par des manœuvres pour s’inoculer une maladie dans le but de se rendre inapte» ; il est condamné à 5 ans de détention ;
- août 1916 : le Conseil de guerre de la 27e division d’infanterie prononce l’acquittement d’un fantassin du 52e régiment d’infanterie, comparaissant pour «abandon de poste par mutilation volontaire» ;        
- mai 1917 : Marie P., du 140e régiment d’infanterie, est acquitté par le Conseil de guerre de la 27e division d’infanterie à l’issue d’une procédure pour «abandon de poste en présence de l’ennemi par mutilation volontaire» ;
- octobre 1918 : c’est par un non lieu que se solde la comparution de Louis P., du 18e régiment d’infanterie, devant le Conseil de guerre de la VIIe Armée, pour «abandon de poste par mutilation volontaire sur un territoire en état de guerre».

Au fil du temps, il est évident que les circonstances des blessures, reçues ou provoquées, et des maladies, subies, simulées ou provoquées, auxquelles s’est ajoutée la double problématique de l’évacuation du soldat et des délais de son examen par un médecin, ont brouillé les cartes et compliqué les diagnostics. En prenant à titre d’exemple, 16 soldats examinés par le docteur Triquenaux, expert du Centre Médico-Légal du Groupe d’Armées du Nord, en 1918, il ressort que :
- sur sept blessures par coup de feu, les explications de trois hommes sont «jugées recevables» et pour un soldat, les conclusions médico-légales sont «impossibles» ; pour deux autres, les explications sont «inadmissibles» et pour le dernier, la blessure est «suspecte» ;
- pour trois cas de «chute», deux diagnostics sont impossibles à établir, et un homme avoue avoir provoqué son abcès ;
- pour six autres patients, les troubles et diagnostics sont les suivants : «point de côté, jaunisse, varices» (ictère provoqué, selon les aveux du soldat, traduit devant un Conseil de guerre à Fère-Champenoise), «piqûre reçue en se couchant» («abcès présentant tous les caractères des abcès provoqués par les substances nécrosantes»), «troubles digestifs et vomissements» (troubles dyspeptiques avec vomissements dus à un spasme pylorique, maladie avérée), «eczéma des paupières» («éruption rappelant celles que provoquent des substances irritantes»), « picotements aux yeux, brûlures à l’estomac, battements de cœur» (tachycardie, placement du soldat en observation prolongée), «boutons sur les jambes» («abcès ressemblant à des lésions volontairement provoquées»).

En conclusion, sur ces 16 cas :
- en 1918, certaines blessures par coup de feu font toujours l’objet d’une suspicion de mutilation volontaire. Ces blessures ont été causées par des coups de feu accidentels, ou ont été reçues hors la présence de témoins, et dans la grande majorité des cas, le coup de feu a été tiré à très courte distance. Pour moitié d’entre elles, dans le panel étudié, ces blessures ne peuvent être précisément diagnostiquées ou demeurent suspectes ;
- les «chutes» occasionnant des plaies infectées sont généralement sujettes à caution ;
- les troubles nécessitant un retrait de la ligne de feu, mais bien moins handicapants ou invalidants que les blessures par balles, et difficilement qualifiables de «maladies simulées» ou «maladies provoquées», ont connu une hausse notable. La gêne de l’expert est perceptible devant de tels cas, qui laissent planer un doute non négligeable et sur lesquels une réponse scientifique reste souvent en suspens.

De toute évidence, la mutilation volontaire n’a pas disparu au fil de la guerre. Le combattant a progressivement pratiqué l’art de l’esquive, passant de la mutilation la plus visible, et donc la plus aisément condamnable et condamnée, la mutilation par coup de feu, à la mutilation provoquée par injection, puis à la maladie provoquée ou simulée, franchissant peu à peu des paliers vers des blessures ou troubles de moins en moins facilement détectables. En fin de guerre, le cas de conscience, pour le médecin confronté à une telle situation, n’avait sans doute que peu varié par rapport à celui du praticien de 1914, comme le soulignait le docteur Chavigny : «La question des mutilations comporte un chapitre de déontologie médicale militaire dont la solution est beaucoup moins simple qu’on ne se l’imaginerait à première vue : le médecin militaire, qui se croit en présence d’un mutilé volontaire, doit-il le désigner à l’autorité militaire ?» (17)  Le cas du chasseur B., fusillé le 1er février 1916, met pleinement ce questionnement en lumière.

Eric Mansuy / Prisme 14-18

(1) Même si cela ne figure pas toujours en en-tête de leur dossier de conseil de guerre.
(2) Ces 16 exécutions se sont déroulées dans le département des Vosges.
(3) Cotes SHD 26 N 388/1, 26 N 388/2.
(4) Ce cas est également cité par le médecin inspecteur Hassler, de la VIIe Armée. 
(5) Cote SHD 22 N 1665.
(6) Cette circulaire, émanant du Grand Quartier Général, concerne les mutilations volontaires. Elle rappelle les prescriptions faites en novembre 1914 au sujet des «règles à suivre dans les expertises médicales effectuées au cours des poursuites pour mutilation volontaire.» La circulaire du 12 mai 1915 stipule que « lorsque l’origine de la blessure reste douteuse après les premières constatations médicales, un nouvel examen doit être pratiqué dans les conditions déterminées [par la circulaire du 27 novembre 1914]. Les résultats des examens médicaux ne peuvent d’ailleurs servir de base unique à une condamnation pour mutilation volontaire, ils doivent être corroborés par d’autres éléments de preuves et il est essentiel, à ce point de vue, que l’instruction de cette catégorie d’affaires soit conduite avec le plus grand soin. » Il est enfin précisé que la poursuite des auteurs de mutilations volontaires doit continuer à être réprimée « avec une rigoureuse fermeté. » (cote SHD 19 N 650)
(7) Des cas au demeurant « classiques », en ce qu’ils participent de pratiques connues depuis le début de la guerre, à savoir des blessures par coup de feu à la main ou au pied.
(8) Cote SHD 19 N 1356.
(9) (Médecins) aide-majors.
(10) Deux le 3 août, un le 1er septembre, un le 7 septembre (le dernier fusillé de la division alors que le général Serret en assurait le commandement). Les motifs pour lesquels ces hommes ont été condamnés à mort nous sont connus pour deux d’entre eux : abandon de poste en présence de l’ennemi pour l’un, homicide volontaire pour l’autre.
(11) Cote SHD 11 J 1970.
(12) Seul le capitaine Franceschi, de la 6e compagnie, insiste sur son «peu de zèle», et ne mentionne pas sa bravoure, tout en demandant, d’une manière quelque peu schizophrénique, des éclaircissements sur le rôle joué potentiellement dans cette affaire par le chasseur Taponnier, évacué en mai 1915.
(13) Carton 914 des archives du Val-de-Grâce.
(14) Médecin divisionnaire.
(15) WEISSELFISCH (Moïse, David), Contribution à l’Etude des mutilations volontaires et de quelques maladies simulées pendant la guerre 1914-1918, Paris, Librairie Littéraire et Médicale Louis Arnette, 1921.
(16) Comme ce fut le cas à l’Hôpital des Sources de Bussang, censé traiter les grands blessés intransportables, où certains combattants sont arrivés au grand dam du médecin inspecteur Hassler. 
(17) CHAVIGNY (P.), Les Mutilations volontaires par armes à feu. Etude médico-légale au cours de la guerre européenne de 1914, page 57.